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Sainte Marie-Madeleine à la Sainte Baume
par Mgr Dominique Rey, évêque de Toulon-Fréjus, le 22 juillet 2002, pour la réouverture de la Grotte


       Le Pape Boniface VIII, par la bulle Desideratis tuis du 7 avril 1295, a établi une communauté de l'Ordre des Prêcheurs à la Sainte Baume et lui en a confié la garde ainsi que la responsabilité apostolique et l'accueil des pèlerins. Après les spoliations, destructions et interdictions révolutionnaires, l'Ordre des Prêcheurs a été rétabli dans tous ses droits et missions antérieurs par Mgr Jordany, évêque de Fréjus (lettre du 16 juillet 1867).

       Après plusieurs années d'interruption en raison de travaux de restauration de la grotte et de ses abords, ce haut lieu spirituel de Provence, rouvre ses portes. Une nouvelle communauté dominicaine s'installe pour assurer l'accueil et l'animation. Nous sommes ici dans un lieu historique et mythique.

       Marie-Madeleine y a-t-elle vécu ? Peu importe, comme le disait le P. Vayssière : « elle y est ». Et nous, nous sommes avec elle. Mais, qu'à-t-elle encore à nous dire à 20 siècles de distance. Permettez-moi de souligner l'actualité de son message. Message de conversion, de compassion, d'évangélisation.        Il est trois lieux où le message de M. Madeleine retentit d'une manière particulière. Trois lieux de combat et d'incertitude.

1er lieu : la liberté

Notre société entretient avec la notion de liberté une relation paradoxale.

       On exalte l'autonomie et l'indépendance de chacun (à chacun, sa religion, sa morale, à chacun sa vie), jusqu'à instaurer un « nouvel ordre libertaire », selon les sociologues : on doit pouvoir tout faire sans restriction (à condition d'en avoir les moyens financiers). Cette liberté là a un prix. On suspecte toute forme d'autorité ! Le surf, le skate, le roller, le zapping, le nomadisme, la multiplication des morales... sont des pratiques sociales ou des techniques qui symbolisent cette volonté de glisser sur le réel, de contourner ses aspérités, d'échapper à toute contrainte...

         Mais corrélativement, cette liberté-là est purement formelle, virtuelle, parce que sans contenu, sans canevas, sans projet. Être libre, c'est-à-dire disposer de soi ! Oui, mais pour aller où ? pour quoi faire ? Liberté errante qui gaspille à l'envie ses instants de plaisirs et ses expériences sans lendemain.

       Une liberté servile, facilement apportée par l'instinct, manipulable à souhait, otage des conformismes et des « prêts à penser », parce qu'elle est privée de points de repères, sans carte routière et sans boussole.

       Marie-Madeleine a été libérée par le Christ de 7 démons : 7 marque le symbole de la plénitude et de l'emprise du Mal auquel elle était soumise. Le Christ a investi sa liberté, et elle s'est attachée à lui. La liberté a été gagnée par un amour qu'elle n'avait jamais connu jusque là. Elle est libre et en même temps fermement attachée à Jésus. Puisse Marie-Madeleine aider nos contemporains à croire à et vivre cette parole de Jésus « La Vérité vous rendra libre ». La vraie liberté est notre capacité à nous engager à sa suite.

2e lieu : la gestion du temps

Nous nous trouvons dans un contexte où On essaie alors de se consoler ou de se prémunir de cette fuite inexorable du temps par diverses attitudes ou artifices : Marie-Madeleine, si l'on regarde de plus près dans les Écritures, a une extraordinaire pédagogie du temps.
       Le Christ ouvre une brèche dans cette finitude du temps. Il fait entrer dans l'éternité. Le temps n'est plus un compte à rebours. Il nous prépare à la vie sans fin. A la suite de M. Madeleine puissions nous évangéliser notre manière de vivre le temps, dans son rapport à Dieu, au réel, à nous-mêmes. Un temps qui est mémoire, présence, espérance.

3e lieu : le corps

Dans notre civilisation, le corps est devenu un objet : D'un côté adulé, et de l'autre méprisé quand il est fripé, usé, déjà habité par la proximité de la mort. Quand il ne correspond plus aux canons de beauté, à l'utopie de l'éternelle jeunesse.

       Au matin de Pâque, Marie-Madeleine (comme plus tard Thomas, l'incrédule) découvrira un corps glorifié. Elle aura bien du mal à la reconnaître. Celui qu'elle prend pour le jardinier devra l'appeler par son nom pour qu'elle l'identifie. Ce qu'elle découvre, c'est un corps qui a transité par la mort et qui en garde les cicatrices. Les blessures sont devenues stigmates. Elles ont été traversées par l'Amour. Tant de nos contemporains voudraient un corps éternellement intègre, un corps indemne, préservé et qui n'a pas servi. Un corps sans histoire.

       Je pense à cette réflexion d'un jeune enfant qui discutait avec sa grand mère : « Grand mère, j'aime bien tes rides. Elle sont dans le bon sens ». Cette dame d'âge respectable avait effectivement de bonnes rides, circonférentielles, les rides d‘un visage habitué à sourire et à montrer de la tendresse. Le cinéaste Kall Dreyer qu'on appelait le liturge des visages, disait que « chaque visage est un continent qu'on n'a jamais fini d'explorer ». Ce corps dénudé et crucifié qu'elle est venu tôt matin parfumer. Ce corps transfiguré, qu'elle voudrait saisir et retenir dans son élan vers le Père et comme contenir, ne lui appartient par car il est à l'Église.

       C'est ce sens du corps que Marie-Madeleine nous enseigne aujourd'hui. Le corps qui est révélation de la personne, de son intériorité, de son mystère. Ce corps fait pour le don de soi. Ce corps fait pour la gloire depuis que le Fils fait chair est ressuscité.

       Chers frères prêcheurs, en retrouvant la garde du sanctuaire, puissiez-vous être les témoins et les garants de la pérennité et de l'actualité de ce message de Marie-Madeleine (dont je viens trop rapidement d'esquisser quelques traits).

       Il y a deux manières d'aller au Christ :
       À travers l'accueil, l'écoute, la liturgie, la prédication et le témoignage évangélique de votre charité fraternelle, à l'école de saint Dominique, votre mission sera donc d'exalter la beauté, la bonté et la vérité du message du Dieu de toute miséricorde que Marie-Madeleine ne cesse depuis 2000 ans de désigner, elle, par qui, comme le chante avec fierté un cantique local, Jésus est né en Provence.
lundi 22 juillet 2002
+ Dominique Rey



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